NEWS
22/07/2020 - Culture

Médecine Indigène

 

Alors que nous commençons à respirer aux terrasses des cafés en Europe, le virus frappe maintenant de plein fouet le continent américain.

Le Panama vit depuis le 20 mars en quarantaine stricte. Après une tentative d’assouplissement qui a duré à peine 10 jours le mois dernier, on est revenu aux conditions strictes établies initialement et qui sont bien plus sévères que ce que nous avons vécu en Europe.

Pendant ces quelques jours d’ouverture, le virus est entré dans la zone vierge du Darién et les villages indigènes sont maintenant concernés et ont connu un accroissement très rapide du nombre de cas.

Cependant en forêt on ne panique plus. Ce virus dont on leur a tant parlé est effectivement présent maintenant.
Benito avec lequel je m’entretiens régulièrement par visioconférence m’explique qu’il y a effectivement des cas dans le village mais il est calme et très positif dans son discours. Il  m’explique que personne n’est gravement malade. 
Il ajoute que l’on continue à cultiver la terre et que l’on ne manque de rien, le privilège de ces villages de forêt.
Au fil de la conversation il me dit aussi « nous les Emberas nous sommes tous un peu sorciers » et il m’explique que chaque jours on prépare une décoction, à base de goyave amère et de nombreuses autres plantes que je ne connais pas, pour se prémunir contre le virus. Selon Benito, ce breuvage, tous le consomment chaque jour et les indigènes l’apportent aussi aux médecins qui ont été envoyés dans ce gros village ainsi qu’aux policiers qui assurent la sécurité.
En ce moment personne ne rejette la médecine indigène !
J’en suis heureuse !
C’est la première fois que Benito se livre à ces confidences avec moi, lui n’aime pas parler de cela habituellement car il est converti et sa religion lui demande de proscrire ces croyances ésotériques.
Mais face au danger on renoue avec la merveilleuse sagesse  indigène.
Ce discours est confirmé par Danilo qui se trouve malencontreusement bloqué dans les faubourgs de la ville de Panama depuis un mois, dans un quartier périphérique où vivent des indigènes de différentes tribus. Pendant ces quelques jours d’assouplissement il  a dû accompagner sa belle-mère depuis son village jusqu’à l’hôpital pour lui servir d’interprète. Le confinement s’est durci et il n’a pas pu rentrer chez lui. Il essaie maintenant d’obtenir un sauf conduit auprès du Ministère de la Santé afin de quitter la ville et regagner la forêt.
Il m’appelle souvent lui aussi, la situation est dure en ville. Il me dit que sa famille et son village lui manquent mais il ne peut pas rentrer. 
Confiné dans les quartiers les plus pauvres de Panama, lui est inquiet. Il me questionne sur nos médecins, nos gouvernements. Est-ce que nous avons des médicaments ? Est-ce que nous avons un vaccin ? 
Apprenant que nous n’avons pas plus de solution ici qu’il n’y en a dans son pays il m’explique lui aussi que dans les villages on a recours à la médecine indigène. 
Nous parlons longuement. Danilo est prisonnier de la grande ville, je le sens inquiet et perplexe. 
Il apprécie mon intérêt, car je ne suis pas curieuse, je suis captivée, fascinée par sa culture.
Jusqu’à présent la plupart des femmes m’ont toujours parlé librement des « sorciers » et de la médecine indigène. Quand le cas se présentait, nous évoquions simplement la maladie de l’une d’entre elle, le sort qu’on lui avait jeté, comment on la soignait, qui la soignait. 
Les sorciers que nous appelons aussi chamanes sont les guérisseurs des villages. Indifféremment homme ou femme, les chamanes sont présents dans chaque village. 
Ils soignent tous les maux, ceux de l’esprit comme ceux du corps. Il y a les bons mais aussi les mauvais chamanes, les jeteurs de sorts, car les indigènes ont cette réputation de jeter beaucoup de sorts, c’est pour cette raison que personne ne se mélange à eux… Je n’ignore pas cette réputation, mais jusqu’à maintenant je n’ai pas eu à me plaindre de mauvais sorts !
Pour soigner, le sorcier utilise un savoir ancestral qui se communique oralement de génération en génération. Ce savoir est vaste et il n’est pas aisé de devenir chamane. Il faut d’abord être élu, puis un long apprentissage commence. Et aujourd’hui les chamanes sont souvent mis à l’index par les médecins et les religieux, le bien-fondé de leur fonction est renié.
Pourtant ils représentent une part énorme de la culture indigène. 
Pour guérir ils vont très souvent utiliser les plantes (et les laboratoires pharmaceutiques ne se sont pas privés de venir puiser les informations dans la forêt tropicale), les invocations, s’aider toujours de leurs bâtons et quelquefois des masques!
Aujourd’hui, face à cette menace que représente ce nouveau virus, et face à l’impuissance avouée de la médecine, on se tourne à nouveau et avec fierté vers la médecine indigène.